Les graniteurs de Combloux

 

Il y a 70 000 ans commençait la dernière glaciation. A cette époque les glaciers du massif du Mont Blanc étaient reliés entre eux 

et formaient le grand glacier du mont Blanc. Toutes les vallées alpines étaient englacées. La hauteur de la glace s’élevait jusqu’à 2 300 m d’altitude.

 

Actuellement, les glaciers sont séparés.
Sur la photo, à gauche, le glacier des Bossons est formé de deux glaciers,celui du mont Blanc et celui du mont Blanc du Tacul.
A droite, le Taconnaz, glacier du massif du mont Blanc a déjà provoqué des chutes de séracs de 2001 à 2003.

 

          La glaciation,  dite de  « Würm » est la dernière période glaciaire du Pléistocène dans les Alpes.

         Cette période débuta vers -70 000 ans pour se terminer à la fin du Pléistocène (entre -18 000 et -10 000 ans avant J.C.).

 

Glacier des Bossons – Massif du mont Blanc

 

        Dès la fin du petit âge glaciaire (vers 1854), la fonte des glaciers s’accélèra et le puissant glacier de l’Arve, qui occupait déjà la vallée de Chamonix,  oscillait entre recul et stationnement. Le grand glacier charriait des blocs de pierres et des débris accumulés qu’il déposait sur les moraines, entre éboulements et avalanches, accompagnés d’un bruit assourdissant et d’un chaos indescriptible, les blocs de pierre se détachaient et dévalaient la pente pour s’échouer en aval.

 

 

        Le grand glacier de l’Arve, rejoint par le glacier du Bon Nant, à hauteur de Sallanches s’étendait jusqu’à Magland, où il franchissait le verrou glaciaire de Cluses pour atteindre La Roche sur Foron, Annemasse, et recevoir le glacier du Giffre avant de rejoindre le grand glacier du Rhône qui, lui, s’étendait de Martigny, au Léman, en Suisse.

 

 

Blocs erratiques.à La Roche sur Foron
en bas gauche, sur le cordon morainique de La Pesse.

 

 

        Des blocs erratiques, impressionnants par leur masse, se déposèrent anarchiquement pendant cette période de déglaciation en modifiant le paysage et en créant des vallées glaciaires et d’importantes accumulations de blocs erratiques.

 

A Sallanches (Haute-Savoie), la vallée glaciaire de l’Arve en forme de « U » ou d’auge.

 

 

A gauche, sur la photo, la ville de Martigny (Suisse) vallée glaciaire.
La période du petit âge glaciaire, fut caractérisée par de fortes crues des glaciers alpins 
qui détruisirent une partie de la ville de Martigny.

 

        Les massifs du mont Blanc et des Aiguilles rouges sont constitués de roches cristallines, métamorphiques comme le gneiss ou magmatiques comme les granites.

                                                             

             

Aiguille du Midi, 3842 m, constituée de granite et de gneiss

 

 

L’imposant pilier de granite des Drus
Sur la droite, la face ouest des Drus (3 754 m) a été endommagée par l’érosion 
qui a entraîné de nombreux écroulements de roche et notamment
la disparition du pilier Walter Bonatti en 2005 .

 

        En géologie, un bloc erratique est un fragment de roche de taille importante. Ces blocs erratiques ont été déposés par les glaciers lors de la période du « Würm ». Ils provenaient du magma liquide plutonique et se sont solidifiés lentement et profondément, donnant naissance au granite. Ces pierres furent désignées sous le nom de « blocs adventifs » par Horace Bénédict de Saussure (physicien, géologue, naturaliste 1740.1799) l’un des fondateurs de l’alpinisme.

 

Bloc erratique

 

Granite de l’Aiguille du Midi

L’Aiguille du Midi est devenue un site d’étude du permafrost alpin.
Des capteurs ont été installés par  "EDYTEM".
Le réchauffement climatique altère le pergélisol, état thermique, qui maintient la glace
dans les fissures de granite depuis des millions d’années.

 
 

        Ce granite présente des grains identiques sur sa partie extérieure, signalant un refroidissement rapide lors de la cristallisation. Au Pays du Mont Blanc, ce genre de granite est appelé, par les anciens, la « protogine » et a fourni de magnifiques cristaux de quartz et de fluorite rose, si chers aux cristalliers.

 

        Sur la rive gauche du glacier,  en partant de Combloux, s’étagent deux cordons morainiques qui passent par le Pelloux (927 m) la Combaz (930 m) Mabert (880 m) Médonnet (900 m), Aigue-Pottaz,  Cordon (840 m) sur Herney et la croix du Planet.  A Combloux, le meilleur granite se situait entre Prairy et Mabert, les Econduits et Grange Neuve.

 

       

Blocs erratiques sur le cordon morainique de Combloux à Sallanches

 

    

                                                                    Blocs erratiques sur le cordon morainique de Combloux à Sallanches               Bloc erratique à La Pesse

        

 Bloc erratique à la chapelle du Médonnet

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         Passé le ruisseau de la Sallanche plusieurs cordons morainiques se dessinent entre les hameaux de Ste Anne (840 m), le coteau de St Roch et le Crêt (725 m). Ils se poursuivent jusqu’à la barre calcaire de la Pierre à Voix Saxel (610 m).

Stade glaciaire de la barre calcaire Tithonique (malm)  la Pierre à Voix  (610 m)

 

      En Haute-Savoie, 120 blocs erratiques depuis la vallée de l’Arve jusqu’à Genève (Suisse) ont été sélectionnés par une commission de géologues et achetés par des collectionneurs.  

 

      En Haute-Savoie, à Combloux, une carrière de blocs de granite fut exploitée.

      A Chamonix,  dans la seconde moitié du XIXème siècle, une carrière de blocs erratiques fut également exploitée.

      La pierre trouvée en 1825 a été répertoriée « Pierre n° 6 » et classée comme monument national français, propriété de l’Etat. Ce bloc devait être conservé pour qu’il demeure un point de repère de l’avancée du glacier des Bois. 

      Actuellement, un sentier piéton chemine dans une ancienne carrière de blocs erratiques.

 

     
              Chamonix (Haute-Savoie)                           Au lieu-dit d’Orthaz, le granite provient 

sentier dans une carrière de blocs erratiques.                              du glacier des Bois.              



Le granite

 

      Le granite est une roche magmatique, plutonique, dure, d’une structure grenue, comportant divers minéraux,  en partie composée de quartz, minéral translucide du groupe des silicates, de mica blanc (muscovite) ou mica noir ( biotite) présentant un aspect métallique et feuilleté.

      Les couleurs rouge, blanche, jaunes sont données par les feldspaths potassiques. Le plus important de ces feldspaths est l’orthose.

     Les autres minéraux entrant dans la composition du granite sont la hornblende, du pyroxène, du grenat, de la magnétite, de l’apatite et du zircon.

     Cinq cents couleurs de granite ont été dénombrées. En Bretagne se trouve un granite de couleur rose.

     Le mot « granite » provient du latin granum : grain « grenu » mot d’origine italienne.

 
     Le terme « granit » utilisé par les professionnels de la pierre s’orthographie sans « e ». Le « granite » désignant la roche par les géologues s’écrit avec le « e ».

     Les premières techniques de la taille de la pierre sont apparues en Egypte entre -2700 et -2200 avant J.C.


L’appel du Roi Charles-Albert

 

      Après les incendies ravageurs des villes de Sallanches (1840), Cluses (1844), et Chamonix (1855), le Roi de Piémont Sardaigne, Charles Albert, Duc de Savoie de la Dynastie de la Maison de Savoie, lança un appel vers l’Italie pour obtenir de la main d’oeuvre qualifiée sachant travailler la pierre pour rebâtir ces villes. 

      La Haute-Savoie n’ayant été rattachée à la France qu’en 1860 faisait partie de la Maison de Savoie.

Plaque de commémoration de l’incendie de Sallanches en 1840

 

En Haute-Savoie, au XIXème siècle, les nombreux blocs erratiques déposés par la moraine du grand glacier de l’Arve ont fourni du travail, sur plusieurs décennies, à l’important mouvement migratoire.

 

 

 

L’immigration spécialisée

Les Piémontais à Combloux

 

      Dans le Haut-Faucigny, au cours des années 1840-1860, les immigrés italiens, pour la plupart originaires de la région du Piémont, de la région du Lac Majeur, d’Ivréa et de la Valsésia, arrivèrent du Val d’Aoste, par les Cols du Mont Cenis, de la Seigne et du Bonhomme.

     Chargés de lourds fardeaux, ils marchaient en franchissant les cols, après un parcours périlleux, ils se séparaient pour rejoindre soit la Maurienne ou la Tarentaise, soit le Haut-Faucigny et le Pays du Mont Blanc.

      Des artistes-ouvriers peintres franchirent les mêmes cols pour venir décorer les églises et des chapelles du Haut-Faucigny pendant l’époque de l’art baroque.

     Ces tailleurs de pierre étaient habiles et possédaient le savoir-faire du façonnage de la pierre. Ils s’installèrent sur Domancy, Combloux, Cordon, Chamonix, là où gisaient les meilleurs blocs de granite.

     Les habitants de Combloux excellaient dans le travail du bois et construisaient leurs maisons en bois mais ne possédaient ni le matériel adéquat ni le savoir-faire pour transformer les blocs de granite éparpillés sur leurs terres. Jusqu’à l’arrivée des tailleurs de pierre, ils contournaient ces blocs erratiques pour labourer leurs parcelles de terre.

      Le granite, matériau résistant, permit la reconstruction des villes ayant fait face au feu ravageur qui se propageait par les toits en tavaillons.

  

     Les Combloranes et Comblorans, ruraux, sédentaires et conformistes, n’ouvrirent pas facilement leur communauté montagnarde à ces nouveaux « lavoratori » (travailleurs). De leur côté, les tailleurs de pierre formaient une communauté italienne peu encline à se mélanger aux Comblorans.

      Pourtant, les tailleurs de pierre italiens étaient, comme les Comblorans, des hommes pauvres cherchant du travail pour nourrir leur famille, mais ayant comme obstacle le langage et une culture différente. La communication s’avéra difficile au début.

      Ils furent l’objet de biens des sobriquets : les « pioustres » ou « pioulets » et après la guerre ce fut les « macaronis » ou les « becs à pire ». Cela équivaut bien « les tacs » de Sallanches et les « pilâtres » de Megève.

      Les institutions religieuses essayèrent d’imposer leur morale à laquelle les immigrés n’adhérèrent pas complètement.

     Une carrure d’athlète et des bras musclés par le travail ont participé à quelques jalousies dans les foyers. A l’époque, le mariage entre un « immigré » et une « fille du pays » ne réjouissaient guère les paysans.

 
       
Les Graniteurs mirent en exergue leur habilité à façonner la pierre, et apportèrent une culture nouvelle et des traditions différentes.

      Ils se désaltéraient avec un concentré à base de réglisse ou d’anis, appelé Antésite, créé en 1898 par Noël Perrot-Berton, apothicaire, pour lutter contre l’alcoolisme.  Ils mangeaient la polenta.

      Les immigrés italiens se taillèrent une solide réputation de tailleur de pierre.

 

 

Les outils du graniteur

 

Selon la dureté de la pierre, différents outils sont utilisés.

 

La boucharde

     La boucharde est un marteau (masse-marteau) à deux têtes composé en acier, spécialiste des roches très dures.  Ses deux extrémités carrées sont hérissées d’une série de pointes pyramidales en diamants (dents) dont le nombre varie de 16 à 100 (ou 4 à 400) suivant la finesse du travail à effectuer. La boucharde pulvérise les grosses aspérités de surface en les écrasant et en les égalisant. Elle donne à la pierre, préalablement brochée, son aspect franc et granité.

Pour éviter que les dents ne se brisent au contact de la roche, la boucharde du graniteur a des dents tronquées d’un quart de leur hauteur.
 

La marteline

     La marteline possède deux extrémités, l’une coupante et l’autre servant à biseauter et à dégauchir. Quatre à neuf dents permettent le dégrossissage. Avec moins de pointes, la marteline ressemble à la boucharde. 

La masse et le têtu

      La masse est un gros marteau à deux pannes carrées et plates et à long manche semi-flexible. Il frappe sur les coins lors du tranchage mais sert aussi à briser des blocs insoulevables et à dégrossir. Le têtu est, aussi, un gros marteau ou une masse.  

La massette

     La massette  (massette de Galice, massette « schlegel ») est un marteau rectangulaire en acier qui percute la broche.  Composée d’un corps de fer doux et d’un manche en bois dur. 

La barre à mines

      La barre à mines est en acier et possède une extrémité aplatie servant à la percussion et l’autre exterminé pointue servant à forer des trous. 

Les ciseaux

     Les ciseaux affinent le travail sur les faces irrégulières. Doté d’un manche en bois ils présentent un tranchant acéré de forme biseauté et permettent d’aplanir une surface. Une grande variété de ciseaux existe.

La broche et le ciseau sont les outils du piqueur. 

 

Les coins

     Les coins sont en acier avec un tronc pyramidal et servent à fractionner la pierre dure et compacte à l’aide d’une masse.  


     Autrefois le granite était fendu avec des coins en bois. Ces coins étaient taillés dans le sapin et préparés à l’aide d’un burin. Ils étaient introduits, secs, dans les anfractuosités de la pierre. Regorgés d’eau, ils gonflaient et faisaient éclater la pierre.

     Plus tard, le granite dur nécessita des coins en acier. Ils sont enfoncés de la même manière suivant le clivage de la roche. A l’aide d’une masse les coins en acier servent à fractionner la pierre dure.

Les coins

La broche

       La broche est formée d’une tige d'acier présentant une section circulaire (ou octogonale) avec une pointe acérée. Sa forme à quatre faces permet d’être percuté par une massette. Sa tête est pyramidale légèrement aplatie et biseautée ; L’outil s’use rapidement au contact du granite. Les tailleurs de pierre en possèdent toujours plusieurs. La broche enlève les inégalités d’une surface par des percussions successives. Elle ébauche et dégrossit le travail de la pierre.

       L’acier trempé suédois a été utilisé de nombreuses années et, à partir de 1900 l’acier provenait des aciéries d’Ugine (Savoie).

 

Les rouleaux

     Les rouleaux en bois servaient à déplacer des blocs de pierre, un plateau en bois étant posé sur des rondins en bois. La pierre posée sur ce plateau peut ainsi être déplacée plus facilement.    

 
La poudre noire

      La poudre noire est un mélange déflagrant, composé entre autres de salpêtre qui est le résultat de la perte de l’eau de cristallisation de sel présentant une couche pulvérulente blanchâtre.

 

La barre à mine

      A l’aide de la barre à mine, des trous importants étaient percés. Après y avoir introduit de la poudre noire, les trancheurs déposaient une mèche allumée par le graniteur spécialisé. La quantité de poudre noire était augmentée jusqu’à la séparation du bloc. La puissante déflagration tranchait le granite de manière nette et faisait sauver très loin les tailleurs de pierre. La manipulation ainsi que le stockage de la poudre noire était la source d’accidents graves, souvent mortels.

 

       La dynamite, explosif inventé en 1866 par Alfred Nobel, ne fut jamais utilisé par les graniteurs car il éclatait la roche.

 

 

 

Le travail du graniteur

 

Le maître carrier : Le maître carrier est l’exploitant de la carrière. Il extrait la pierre des gisements et à l’aide de sa massette, en vérifie l’homogénéité. Il jauge et décèle d’un coup d’œil la moindre imperfection. La famille Carrier dont Jean Ernest Carrier, natif de St Gervais, fut, à l’époque, le seul maître carrier qui n’était pas d’origine italienne.

 

Le trancheur : Une fois les gros blocs détachés de la masse, le travail du trancheur commence. D’un œil averti, le trancheur choisit minutieusement le bloc de granit.  Il repère les « pierres à chien » et les imperfections minérales : « les crapauds ». Au moment de la coupe, le trancheur décèle la bonne « diaclase ».

Le piqueur : Lorsque le trancheur a terminé son travail, le piqueur, surnommé « pic à sas », prend le relais pour amorcer la forme définitive de la pierre.

 

Le bouchardeur : martèle inlassablement à l’aide de sa boucharde (marteau en acier tête carrée, découpée en pointe) ou de sa marteline pour fignoler la pierre. La boucharde fait éclater les cristaux en superficie. Cette méthode rend la pierre plus blanche. Il balaye la surface remplie de poussière de granite à l’aide d’un balai naturel composé de branchettes d’épicéa ou de myrtilles. Il cisèle avec des ciseaux à bouts plats. Les ciseaux ont un manche en bois et présentent un tranchant acéré à double biseaux,  qui permet d’aplanir une surface. Plus tard la mécanisation par la machine à polir facilitera le travail. 

 

L’équarisseur :  à l’aide de sa masse (ou massette de Galice ou masse de « schlegel ») équarris le bloc tranché pour planifier et affiner les surfaces taillées grossièrement et donne au bloc une forme précise. 

 

 

Le forgeron et sa forge :

      Le forgeron tient une place importante en travaillant sur le lieu d’exploitation. Il entretient la forge, fabrique les outils en acier trempé, les prépare et les forge (châsse, ciseau, broches, coins aciéré...). De par sa dextérité et sa rapidité pour la « trempe » le forgeron est un spécialiste.

     Le matériel du forgeron : la forge, le soufflet, la tenaille, l’enclume, le bac à eau, la « pilette », pierre dans laquelle les broches (ciseau, châsse...) étaient trempées dans très peu d’eau.

      

 

Forge et « pilette » sur le sentier des Graniteurs à Combloux

 

     Situé au nord dans un endroit sombre, le forgeron apprécie la couleur de chauffe de la flamme de sa forge qui ne doit pas être faussée par les rayons du soleil.

      Le forgeron tient l’outil à l’aide de sa tenaille et le frappe sur l’enclume pour le façonner.

 

      Lorsque l’acier approche la température de 1500°C, le fer rougit et devient malléable. L’instant où la couleur de l’acier devient « rouge cerise » indique le moment où il est prêt. Le forgeron sort la boche du feu à l’aide de la tenaille.

 

La trempe et la pilette  

      A l’instant où la couleur de l’outil vire du rose au bleu, l’outil est trempé brièvement dans la « pilette » pour le commencement de la phase de durcissement. Le geste est précis et rapide car si le fer refroidit trop rapidement, il se durcit trop et devient cassant.

      La « pilette » (ou bac de trempage) constituée de pierres épaisses est remplie de 3 mm d’eau. Elle sert à fixer brutalement la trempe et à augmenter la dureté de l’outil. La dextérité du forgeron s’impose pour ne pas casser l’outil.

 

     Complètement refroidi l’acier devient très dur et résistant. Le travail journalier est répétitif pour remettre en état et forger les outils tranchants. 40 à 50 broches étaient nécessaires pour une journée.

 

Le graveur : à l’aide de petits burins, inscrivait les calligraphies sur la pierre et dessinait la marque lapidaire dans la pierre.

 

Les journées étaient rythmées par les bruits de frappe des tailleurs de pierre, du forgeron et les chants des graniteurs. Entre eux, ils se donnaient un surnom et nommaient les blocs de granite les plus massifs.

 
 

Les engins de levage 

 

         

 

     Avant la seconde guerre mondiale, les carriers utilisent une « chèvre » pour soulever les gros blocs de pierre. Cette « chèvre » était fabriquée avec des fûts d’épicéa reliés en hauteur par un lien aciéré auquel est suspendue une poulie avec un câble et un crochet. Les treuils étaient amarrés et lestés pour supporter le poids des blocs.

    Les, crics, barres à mines, chèvres, treuils, leviers facilitèrent le levage des blocs de granite mais les grues de levage apporteront une réelle amélioration. 

     Les blocs de granite, insoulevables, étaient façonnés sur place en amont du chantier, hissés à l’aide de treuils et déposés sur un plateau en bois, lui-même roulant sur des rouleaux de bois pour être amené en haut d’un large chemin empierré, construit par les graniteurs, le « mineur » ou le « glissoire » qui servait à acheminer ces blocs vers le quai de chargement. 

Le mineur ou « glissoire »

     Une rampe d’accès permettait aux chars attelés de chevaux de se rapprocher du lieu de chargement.

 

 

Le quai de chargement et les charretiers

      Les maîtres carriers travaillaient avec des charretiers installés à Sallanches qui possédaient une centaine de chevaux.

      Au quai de chargement, les chars (ou tombereaux)  tirés par des chevaux étaient lourdement chargés et ont entraîné de nombreux accidents et des chevaux écrasés. C’était un signe de richesse pour un Combloran de posséder un cheval. Les chevaux attelés pour les chargements appartenaient à des propriétaires de Sallanches.

 
     Ensuite, les charretiers et leurs attelages empruntaient la route jusqu’à la gare où le travail des graniteurs était acheminé par le chemin de fer et livré dans toute la France et parfois à l’étranger.

 

 

 

    Les chars attelés de chevaux seront remplacés au début des années 1950 par l’arrivée des camions motorisés.

 

 

      Le travail de graniteur était éprouvant mais ne rebutait pas les ouvriers. Les graniteurs maniaient avec dextérité leurs outils pendant des journées de dix heures de travail rythmées selon la météo.

    L’inhalation chronique de particules de poussières fines de silice, qui a donné son nom à la maladie : silicose, provoquait une atteinte pulmonaire. (Ancienne maladie des ouvriers des carrières, des mines, percements de tunnel). Les hébergements précaires, des repas non adaptés au travail de force, la rudesse du travail, l’usure physique et les intempéries contribuèrent à une mortalité prématurée.

A leur arrivée, les graniteurs italiens logeaient dans des abris de fortune.

 

     Avec l’arrivée de la neige le travail cessait. Certains italiens retournaient chez eux, à pied en passant par les cols et ils revenaient au printemps suivant.

    D’autres, ne pouvant retourner chez eux faute de moyens, s’organisaient avec les Comblorans et en échange du gîte et du couvert (et quelquefois de tabac), ils débarrassaient les champs et sous-bois jonchés de blocs de granite et les ils transformaient pour leurs hôtes en créant un bassin qui remplaçait le « bachal » en bois, des meules des linteaux de portes et fenêtres et ainsi modernisaient l’architecture initiale de la maison.  

 

 

Bassins et fontaines à Combloux

 

      Ayant acquis, leurs indépendances, les graniteurs achetèrent des blocs de granite aux paysans et dans les années1880 acquirent les premières carrières et construisirent leurs maisons pour accueillir leurs familles. 

 

Les Graniteurs ont construits des Cafés-pensions avec salle de bal pour se distraire le dimanche,

et ensuite ont construits leurs maisons.

 

 

      Les maîtres-carriers firent intervenir d’autres maîtres carriers et appelèrent d’autres ouvriers restés au pays. La méfiance, installée à l’arrivée de la première génération, s’estompa et les rapports évoluèrent dans le bon sens.

      En 1923, au lieu-dit « Plan Perret » un café-pension fut ouvert avec une salle de bal qui fonctionna jusqu’en 1939. Un autre graniteur, construira deux maisons sur ce même lieu.

       Les plus importants sites en matière de blocs erratiques étaient les sites de « Barme » et celui du replat morainique du « Perret ».

  

Plant Perret : important site de blocs erratiques reconvertit en ZAC.

 

     Depuis la route reliant Sallanches à Combloux, les hameaux de la Pesse et du Médonnet sont, encore aujourd’hui, jonchés de nombreux blocs erratiques. Ces blocs n’ont pas été exploités par les graniteurs car leur roche est très friable. Les graniteurs appelaient ces blocs « une pierre de chien ». Sur certaines pierres apparaissaient des enclaves magmatiques, qui ne se sont pas mélangés au magma du granite lors de sa formation.

     Ces imperfections sont appelées « crapauds ».

 

Crapaud sur une pierre

 

      Le granite était utilisé pour les bassins, auges, meules, (canches), bordures de trottoirs, dalles, sculptures, stèles, croix, oratoires, églises, statues, monuments funéraires, consoles de balcons, escaliers, murs de fondation et de soutènement, encadrements de portes et fenêtres. Le granite était exporté pour des meules à broyer les olives ou des meules à papier.

Ancienne meule

      La période de l’entre-deux guerres (1918-1939) obligea les exploitants de granite à obtenir du Ministère du Travail une autorisation pour la main d’oeuvre étrangère ce qui freina l’arrivée de nouveaux graniteurs.

Après l’incendie de 1840, la reconstruction de Sallanches (Haute-Savoie)
La fontaine et la statue de la liberté avec la table d’orientation
La grenette, l’endiguement de la Sallanche et la Mairie.

 

 

      

L’Hôtel de Ville de Cluses (Haute-Savoie) après la reconstruction de l’incendie de 1844.

 

     Appelés, en 1840,  pour la reconstruction des villes incendiées, les graniteurs s’installèrent, là où ils trouvèrent les bons gisements granitiques, principalement sur Combloux, Domancy, Cordon.

       Après la reconstruction des villes de Sallanches et Cluses, certains « graniteurs » se reconvertiront vers des métiers moins pénibles.

     A Combloux, environ trois cents ouvriers taillèrent le granite du Mont Blanc mais les graniteurs ne seront signalés qu’en 1881 sur la Commune. Joseph Michel Bertinotti et Aquilino Vietti en seront les précurseurs.

      Vers 1910 et jusqu’à la seconde guerre mondiale la seconde génération d’immigrés arriva sur la commune de Combloux  pour poursuivre le travail de la pierre. Les relations Franco-Italienne s’amélioreront.

      En 1938, était dénombrée une centaine de Graniteurs sur les communes de Domancy et Combloux.

 

      Les outils au carbure de tungstène seront utilisés à partir des années 1920.  Les outils à percussion apparaîtront.

    En 1939 est apparue à Combloux, la première machine à polir qui éliminait progressivement les aspérités superficielles pour obtenir une surface lisse et brillante.

     La mécanisation et l’électricité facilitèrent le travail des graniteurs mais la Seconde Guerre Mondiale eut raison, pour un temps, de ce dur métier de graniteur et l’exploitation du granite s’essouffle.

 

 

 

La modernisation

 

       Le granite sera remplacé par l’utilisation d’un matériau innovant, le ciment, le béton en 1817 par Louis Vicat (1786-1861) inventeur du ciment artificiel. Les cimentiers rachèteront quelques carrières en les exploitant de façon intensive en se servant d’explosif.

 

      En Haute-Savoie, la station de Flaine, reflète cette période de grands volumes cubiques en béton.

 

L’Hôtel « Le Flaine » construit en 1968 (Architecte Marcel Breuer)
Classé à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques.

 

     Une nouvelle tendance architecturale, issue du mouvement Moderne, le brutalisme (1950-1970), - terme employé par Le Corbusier -, deviendra révolutionnaire.

A Marseille la Cité radieuse ou « La Maison du fada » édifiée entre 1947 et 1952.
Réalisation : (Charles-Edouard Jeanneret) Le Corbusier (1887-1965), architecte.

 

      La cité radieuse, 56 m de haut, 24 m de large pour 137 m de long,  est classée monument historique et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

      Pour réaliser la Cité Radieuse, Le Corbusier a créé l’Atelier des Bâtisseurs associant architectes et ingénieurs. Sa devise était : « Là où naît l’ordre, naît le bien-être », reflétant son architecture définie par une simplicité des formes, utilisant des matériaux bruts comme le verre, le fer et le béton armé.

     Un nouveau style architectural laissant le béton brut de décoffrage.

 


 

Mairie de Combloux

 

     De nombreuses familles ont marqué une époque par leur savoir-faire et leurs noms, à consonnance italienne, résonnent encore au Pays du Mont Blanc.

 


Entreprise Ruscetta à Sallanches (Haute-Savoie).

 
     Actuellement, quelques familles de graniteurs perpétuent le travail du granite. La famille Ruscetta à Sallanches, la famille Laurenzio, tailleurs de pierre, depuis quatre générations dont les ancêtres sont arrivés à l’automne 1946 par le Col du Mont Cenis. Pierre a appris le métier et s’est installé en famille, depuis 1967, sur le site de Barme.

 


Entreprise Laurenzio à Combloux (Haute-Savoie)

 

     Pierre Laurenzio raconte : « Ça me fait drôle d’y voir faire le coup de marteau car il faut travailler beaucoup la souplesse du poignet on peut taper sans regarder la broche » et, nostalgique, il se souvient que l’arrivée des outils au carbure de tungstène a facilité le travail … et si c’était à refaire Pierre dit qu’il le referait avec le dicton cité dans son livre :« le progrès, c’est le regret ».

      Pierre Laurenzio a toujours été impressionné par les blocs de pierre fournis par le Mont Blanc.

 

Les fils à Pierre pérennisent un savoir-faire ancestral

     Bruno et Siméon se sont spécialisés dans la production des « glaçons en granit du Mont Blanc » et d’autres décorations.

     Le granite est découpé, plus fin en tranches, pour obtenir des cubes qui seront vieillis en tribofinition (ou vibroabrasion).

     Un procédé, qui en immergeant le matériau dans un mélange abrasif mélangé avec un liquide, permet un polissage mécano-chimique dû aux mouvements vibratoire et rotatif, à la vitesse et à la durée de l’opération pour produire une surface lisse et une finition propre.

      Depuis quelques décennies, la recrudescence du travail du granite s’oriente vers les décorations intérieures et extérieures.

     Noble matériau authentique, le granite vient embellir les aménagements intérieurs dans une recherche d’authenticité pour un décor minéral.

 

     Actuellement, certains graniteurs restaurent le patrimoine historique de certaines villes.

 

 

Une époque révolue

Sentier des graniteurs

      Le souvenir de cette époque révolue est suggéré à Combloux, par les treuils installés sur les ronds-points du village mais, en particulier, un sentier thématique qui a été créé sous l’impulsion de Christine Burnier et réalisé en collaboration avec l’Office National des Forêts, l’Espace Mont Blanc, les Guides du Patrimoine des Pays de Savoie dont Maryse Perrin, Christine Emonet, ainsi que l’équipe municipale de Combloux. Ce sentier perpétue la mémoire des Anciens du Village.

 

     Sur ce sentier, les treuils, les rampes d’accès, le quai de chargement restent figés dans un lointain passé, incitant les visiteurs à imaginer le quotidien du passage des Graniteurs.

     Des panneaux thématiques fléchés, dessinés suivant la méthode « Freinet », indiquent la trace des graniteurs.

 

 

 

Méthode « Freinet »

 

      Célestin Freinet (1896-1966), instituteur, pédagogue, a introduit à l’école les fondements d’une pédagogie moderne populaire.

    La méthode « Freinet » enrichit une vie communautaire qui occupe une grande place à l’école et permet à chaque enfant de relater des événements de leur vie par l’intermédiaire de dessin et de texte libres. Elle valorise la notion de partage par un apprentissage spontané. En 1926, grâce à l’imprimerie, Célestin Freinet rédigea sa première circulaire aux instituteurs de différentes régions ce qui permit d’élargir la connaissance de cet outil au niveau national.

     A Combloux, Mr Fernand Dunand, instituteur de 1926 à 1934, adepte de la « méthode Freinet », est à l’initiative d’un journal scolaire pour les enfants de l’école de Combloux qui réaliseront les figurines pour le sentier des graniteurs.

 

 Le trancheur

Linogravure de René Pèrinet pour le journal scolaire de M. Fernand Dunand Combloux 1932

Dessin du graniteur réalisé par Emile Million d’après la méthode « Freinet »

journal scolaire de M. Fernand Dunand Combloux 1932

 

      En 1996, en mémoire du travail des graniteurs dans le village de Combloux, un bloc de granite tranché a été érigé à l’entrée du village.

Un bloc de granite tranché sur le rond-point de l’entrée du village de Combloux.

A l’entrée du village de Combloux


Souvenir des graniteurs de Combloux.

A Combloux, les graniteurs ont laissé un souvenir percutant !

 

 

 

 Le trace des graniteurs

Hommage au travail des Graniteurs


 

Bassins et fontaines à Combloux

 

 

 

Détails de linteaux et consoles

 

En haut à gauche, les Thermes, Le Fayet St Gervais-les-Bains (Haute-Savoie)

En haut à droite, ancien hôtel à St Gervais (Haute-Savoie)

En bas à gauche, le barrage de Génissiat dans (Ain),

En bas à droite, L’hôtel Le P L M (Paris, Lyon, Méditerranée) à Combloux

 

 

La Porte de l’An 2000 au Mont Saxonnex (Entreprise Laurenzio)

 

 

Les Houches : le Pont Ste Marie 52 m de haut.

 

 


En haut à gauche, meule aux Houches

En bas à gauche, meule à Chamonix

En haut à droite, meule à La Cry

En bas à droite, vestiges de bassin et meule à « La Ferme à Isidore » Combloux.

 

 

 

A Cordon, cette meule en granit est appelée « kanche ».
Elle écrase les pommes avant leur passage dans le pressoir
pour la fabrication du cidre.

 

 

           Cordon, table d’orientation                                               Combloux, table d’orientation

 

 

 

 

 
En haut à gauche : Eglise St Jean-Baptiste, Megève.
En haut à droite : Eglise Notre Dame des Alpes, Le Fayet
(l’Autel Famille Maffioli).
En bas à gauche : Eglise St-André, Domancy.
En bas à droite : Eglise Notre-Dame de Toutes Grâces, Plateau d’Assy,
(Les colonnes Famille Piralla).

 

 

 

Megève, l’église St-Jean Baptiste et le Calvaire.

 

 

Le Portail de l’église de Combloux (Martinelli).
La croix du cimetière et la croix du Centre.

 

 

 

 

 

A Chamonix, le Casino avec le détail de l’escalier intérieur
Le monument aux Morts.

 

Le socle de la statue d’Horace Bénédict de Saussure et de Jacques Balmat, précurseurs.
Avec le Dr Michel Gabriel Paccard de la première ascension du mont Blanc le 8 août 1786.
Horace Bénédict de Saussure ne réalisera cette ascension qu’une année après.

 

Dr Michel Gabriel Paccard

 En haut à gauche, La boule de Sévrier ,
commémoration du 20ème anniversaire des JO de Grenoble (1968) (Entreprise Tonetti).
Boules (Entreprise Laurenzio).

 

Les Graniteurs ont aussi œuvré à toutes les grandes constructions autour du massif du mont Blanc.
Photo : pylônes de la gare de la Para sous l’Aiguille du Midi.

 

 

Barrage de Génissiat (Ain), sur la photo.
Les graniteurs ont également travaillé sur le barrage de Pizançon (Drôme).

 

 

 Nice (Alpes-Maritimes)
La statue des quatre maréchaux commandée par la ville de Nice en juillet 1982
Taillée dans un monolithe de 36 tonnes de granit rose Balmoral de Finlande
sculpteur Marcel MAYER - Granite Entreprise Ruscetta.

 

 

Le gros caillou, à Lyon (Rhône),
découvert en 1892 lors du percement de la « ficelle » reliant la Presqu’ile à la Croix Rousse,
transporté lors de la dernière glaciation et constitué de quartzite triasique métamorphique.
Il a été déplacé par les glaciers du Riss par extension des glaciers alpins.

 

 

 

 

 

 

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